Souvenirs de M. Maurice FOUGERE

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Quelques souvenirs par Maurice FOUGERE.

Iroise et Commandant Malbert.

Nous avons publié dans un précédent Bulletin, un rapport de mer se rapportant à une émouvante opération d'assistance effectuée par l' "Iroise", remorqueur d'assistance appartenant à l' "UNION FRANÇAISE MARITIME". Nous croyons intéressant de rappeler brièvement les circonstances dans lesquelles cette Société a été fondée, il y a plus de trente ans et d'évoquer quelques souvenirs sur la personne du Capitaine Louis MAL BERT, le prestigieux Commandant de l' "Iroise".

La Société "Les Armateurs Français", qui est à l'origine des activités de la rue de Naples, s'était engagée, en vertu de la Convention du 23 novembre 1921, à apporter dans un délai de deux mois, au Sous-Secrétariat d'Etat de la Marine marchande, un projet de reprise pour utilisation, démolition ou revente, de navires en bois, remorqueurs ou chalands, en ciment , armé, etc., appartenant à l'Etat et alors inutilisés.

Conformément à ces engagements, la liquidation de cette tranche de navires qui comprenait 159 unités, plus un très nombreux matériel d'armement, fit l'objet de la Convention du 26 juin 1922. Cette Convention prévoyait la constitution d'une Société spéciale qui prit le nom d' "Union Française Maritime".

Cette Société s'acquitta au mieux de ses obligations. Les navires en bois, barges et schooners construits aux Etats-Unis pour les besoins de la guerre, furent vendus à des démolisseurs français ou étrangers. Il en fut de même des chalands en ciment armé dont certains servirent à faire des jetées, d'autres des entrepôts flottants.

Quant aux remorqueurs, les uns furent vendus, les autres constituèrent les premiers navires des Sociétés de remorquages de port à Brest, Saint-Nazaire, La Pallice et Bordeaux, fusionnées plus tard dans l' "UNION DES REMORQUEURS DE L'OCÉAN".

Il s'était révélé à l'expérience que ces remorqueurs avaient une puissance trop faible et étaient mal défendus contre la mer. Nous eûmes même le déplaisir de voir l'un d'eux dénommé à tort le "Puissant" refusé aux Açores par le Commandant d'un pétrolier en avaries dans ces lies.

Il fallait chercher ailleurs une unité vraiment adaptée au sauvetage en haute mer. M. CANGARDEL eut la surprise de découvrir sur une liste des unités de la flotte Wrangel désarmée à Bizerte, un remorqueur remarquable, le "Tchernomore" construit par l'Amirauté russe pour servir de brise-glace dans les ports du Nord, Notre société avait à cette époque un Commissaire du Gouvernement, ancien Officier de Marine, le Commandant Roger  LAFON ; on lui suggéra d'aller à Bizerte visiter le "Tchernomore" et de dissuader les services de la Marine militaire de garder pour eux cette belle unité.

La mission du Commandant LAFON réussit pleinement et "Tchernomore" fut nommé "Iroise" du nom des parages dangereux où il devait s'illustrer.

L' "Iroise" réparé fut mis en service à Brest. Il eut pour premier Commandant, M. DOUSSET, actuellement Directeur général de l'UNION DES REMORQUEURS DE L'OCÉAN, et ensuite le Capitaine Louis MALBERT. L' "Iroise"dans ses moments d'immobilisation était remplacé par d'autres remorqueurs plus faibles, tels que l' "Auroch ".

Il est bon de souligner ici que les remorqueurs d'assistance de l' "Union Française Maritime" ont effectué 141 sorties et que 72 ont été suivies de succès, soit une sur deux. Dans ce nombre, l' "Iroise" intervint pour 81 sorties avec 38 navires sauvés.

Ce succès était dû sans doute aux qualités nautiques de l' "Iroise", mais surtout à la valeur de son Commandant qui s'identifiait avec lui, le Capitaine Louis MALBERT.

Tous les marins d'âge mûr, ont connu MALBERT. Type même du Breton, de taille moyenne, robuste comme le granit de sa province, visage rond, jovial, marqué d'une magnifique moustache à la Gauloise, de bons yeux dont coulaient des larmes lorsqu'il riait, des mains qui vous serraient comme un étau, un cœur d'or, tel apparaissait MALBERT.

Il m'avait souvent raconté ses débuts de marin. Son Père était entrepreneur, mais comme tout Breton, le sang marin coulait dans les veines de la famille.

A 12 ans, Louis MALBERT manifestait le désir d'embarquer comme mousse. Objection de la famille, rien n'y fit. Le petit Louis avait son idée. De guerre lasse, il fut confié à un oncle de la famille, célèbre Cap Hornier, dur et sévère, chez qui la question de famille n'entrait pas en ligne de compte, et fût embarqué sur un trois mâts, comme mousse. Dix-huit mois, deux ans passent, le jeune MALBERT qui en avait vu de toutes les couleurs s'était bien juré d'abandonner la carrière à la fin de ce premier voyage.

A peine débarqué il va voir ses parents.

Il m'a dépeint lui-même son aspect: un pantalon qui lui venait aux genoux, des manches de veston arrivant aux coudes, des cheveux longs tombant dans le cou. Sa mère en le voyant lui dit: "Eh bien, mon petit Louis, je pense que te voilà maintenant guéri"...

A ces paroles, le sang du petit Louis ne fit qu'un tour. Son beau projet s'évanouit et quelque temps après il réembarquait.

Il fallait voir MALBERT coiffé de son chapeau mou à bord de son remorqueur. Il était arrivé à avoir un équipage trié sur le volet et dont tous les membres sans exception, avaient la médaille de sauvetage. Il me souvient à ce propos qu'un des matelots de Pont, brillant combattant de Dixmude et qui avait participé à plusieurs opérations d'assistance avait été un beau jour, reconnu inapte à la navigation, pour blessures de guerre. Le matelot en question ne pouvait s'en consoler et profitant un jour d'un moment d'inattention, il se glissa à bord du remorqueur et prît part à une nouvelle opération.

Quand MALBERT n'était pas à bord, on le trouvait à Brest au "Bar de la Tempête" ou dans un café de la ville. Si un S.O.S. arrivait, la sirène mugissait et des porte-voix l'appelaient dans les cafés. Il enfonçait alors son chapeau mou sur la tête, montait à bord et "En avant toute".

Dès que la nouvelle du départ de l' "Iroise" arrivait par un coup de téléphone de notre fidèle Agent, M. PONTHOU, je partais pour Brest. A l'arrivée du remorqueur, ma première occupation était de demander à MALBERT de rédiger le rapport de mer. Ce n'était pas chose facile. Il m'objectait qu'il était fatigué, ce qui se comprend, ou qu'il n'avait pas le temps ou, en fin de compte et à court d'arguments, qu'il ne savait pas tenir une plume.

La première phrase était facile, il me dictait: Je soussigné, Louis MALBERT, Capitaine au long cours, Commandant le remorqueur d'assistance "Iroise", de . . . CV. Le remorqueur faisait environ 1.000 CV, mais la puissance allait crescendo et c'était 1.200, 1.500 1.800 CV. jusqu'à ce que je lui fis remarquer qu'il exagérait vraiment un peu trop; alors on réduisait la pUissance.

Certaines opérations d'assistance avaient parfois dans leur tragédie, un aspect comique.

Un jour, l' "Iroise" avait réussi à prendre en remorque, après bien des difficultés, un cargo appartenant à un pays bordant la Méditerranée. L'équipage dudit cargo avait eu terriblement peur, ce qui se conçoit et MAL BERT me racontait qu'il avait vu les hommes à genoux sur le pont, implorant la Madone. Mais une fois le danger passé et le navire à quai, les choses changèrent. De reconnaissance plus trace, et c'est tout juste si MALBERT ne reçut pas un mauvais coup.

Un soir, après une absence qui avait duré quarante-huit heures par une mer démontée, l' "Iroise" arrive avec le navire qu'il avait sauvé d'une perte presque certaine. Je me trouvais sur le quai pour accueillir MALBERT heureux de le voir rentré sain et sauf, car nous avions passé de bien mauvais moments, guettant au Bureau une partie de la nuit les radios qui nous étaient obligeamment communiqués par l'Amirauté. Je m'apprête à féliciter MALBERT, mais il ne m'en laisse pas le temps. "Eh bien, M. FOUGÈRE, dit-il, on l'a bien gagné cet apéritif". j'eus beau lui objecter qu'il ferait peut-être mieux de rentrer chez lui, voir sa famille et se reposer, il n'y eut rien à faire et nous dûmes nous rendre au Bar de la Tempête. Quelques secondes après notre arrivée, la salle était pleine et MALBERT, toujours généreux et pour qui l'argent ne comptait pas, offrait à boire à toute la salle.

Les dernières années, l' "Iroise" fut terriblement handicapé par un remorqueur allemand à moteurs, le "Seefalke", d'une puissance de 2.000 CV et ayant une vitesse beaucoup plus grande. Notre Président, M. H. CANGARDEL, se rappellera comme moi les démarches que nous avons faites auprès des Autorités pour la construction d'un super "Iroise". Rien n'y fit et c'est le cœur serré que nous dûmes baisser pavillon devant l'étranger et abandonner un service dont nous étions fiers.

Maurice Fougère, b-55/12

© UIM.marine - Site mis à jour le 30/10/2010   retour index principal

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